Le Pouvoir des écorces
suivi de La nuit du symbole
ACTES SUD
coll. Un endroit où aller", février 2008

Quatrième de couverture :
Le confortable désespoir des femmes... Le confortable désespoir de l'attente qui n'en finit pas. L'attente de l'être aimé ou bien l'attente de Dieu. Parce qu'il faut bien que les femmes attendent quelque chose, il faut bien qu'elles se sentent investies par cette attente. Mais qu'est-ce qu'elles attendent, au fond, toutes ces femmes, si ce n'est que quelqu'un ou quelque chose les révèle à elles-mêmes ? L'attente de ma mère était une attente mystique. On ne pouvait pas l'atteindre dans cette attente. Cette attente la séparait du commun des mortels. Rien ni personne, pas même moi, n'aurait pu l'en distraire.
Presse :
"Cet auteur du sud de la France a commencé par écrire de la poésie (La Mer et le fracas des hommes, Cheyne, 2006). La concision et la justesse du mot, la vision de mondes possibles au-delà des apparences sont les trésors de son destin... du moins le pense-t-on maintenant, à la lecture de ces deux récits parfaits, suffisants (et non «prometteurs», on ne fait pas de pronostics dans le domaine de l'art).
Dans Le Pouvoir des écorces, Ophélie Jaësan raconte, à la première personne, les travaux et les peines d'une jeune romancière décidée à percer, par le biais de l'écriture, le mystère que représentent à ses yeux la vie de sa mère et celle de son père. Ce qui fascine la narratrice s'appelle «l'attente»: jusqu'à sa mort, sa mère a attendu la visite hebdomadaire de son amant (et père de la narratrice), puis la visite du fantôme de cet homme mort précocement. Elle comprend le caractère mystique de cette attente, sa beauté et son atrocité, comprend car soudain s'impose à son esprit une similitude: elle aussi, mariée, mère de deux petites filles, attend et attend encore Stéphane, le mari et père, l'homme toujours en train de repartir pour ses mystérieuses affaires, manquant même les anniversaires de leurs enfants. A partir de ce constat, la narratrice devient Christina, le récit se fait à la troisième personne, le projet initial de roman s'efface et c'est la vraie vie de la famille qui se déroule devant nous. Jeux, école, cerisier en fleurs, larmes et consolations, rires et lucidité de Christina, tout cela pourrait paraître sujets communs, ils le sont, tout comme le drame qui survient et en entraîne un autre, mais chaque écrivain nous offre, avec ces sujets ou thèmes universels, sa partition personnelle. Le lecteur ressent celle-ci telle une musique délicatement retenue jusqu'en ses passages les plus sinistres, de sorte que le contraste entre le style - phrases courtes, mots légers, bouts de chemin tout simples en apparence - et les événements tragiques ne peut que toucher au cœur.
Dans le bref récit qui clôt le livre, le monde réel se transforme en songe infernal pour une jeune femme qui, après avoir goûté à de terribles pilules, traverse la ville pour rentrer chez elle. Ou pour se perdre? Percevoir l'envers des choses? Seule la nature vit, et la mort, et le ciel dans «un appel vertical». Hallucinations et clairvoyance clopinent de concert avec une presque morte, «tout était là: le tableau funèbre». Peut-être entendons-nous une Eurydice d'aujourd'hui, qui cherche la sortie d'un enfer artificiel? Ophélie Jaësan donne de la beauté et de la grandeur à une misère contemporaine."
Article de Rose-Marie Pagnard, paru dans Le temps (CH), mars 2008.
La mer remblayée par le fracas des hommes
CHEYNE, février 2007
Prix de Poésie de la Fondation Marcel Bleustein-Blanchet

Lectures :
En exergue, l'auteur cite D.H. Lawrence: « Le vieil océan gronde au fond de l'homme ». Les thèmes de la violence physique, de la séparation des corps, des cataclysmes de la matière s'entre-heurtent dans un premier mouvement appelé Diastasis des ombres. D'une voix syncopée, brisée parfois, Ophélie Jaësan mêle détresse et autodérision. Elle dit la difficulté d'être avec la spontanéité, la mise à distance ironique, la rage des jeunes gens qui semblent déjà avoir touché le fond et privilégient l'instant de vie sur l'éternité mortifère. « j'ai dû me fragmenter pour survivre... ». Ou encore, elle dit le manque, la perte, l'attente insatiable: « L'homme est un lambeau de nuage. Je pars à sa recherche.// Derrière la vitre, c'est moi. / Derrière toutes le vitres, c'est moi. / A crier, c'est moi.»
Michel Ménaché
Écrire, c'est renverser le mauvais ordre, "s'engouffrer dans la mer et nager jusqu'à cette ligne qui, là-bas, scintille // C'est l'idée d'une perfection, ce scintillement." Ainsi, l'architecte a essayé de ramener à elle l'espace et de créer un "autre part" paradoxal, amené par la poésie. Au début du recueil, la colombe du déluge prend son envol: la terre va renaître, à la fois ancienne et rénovée.
Marie-Claire Bancquart.
Extrait :
0.6
Quand l'homme parle aux canons des fusils,
je parle aux ronds noirs des pupilles.
Quelque part, c'est le même questionnement.
Il est des nuits où je te rêve sépia.
Ma tête sur ta poitrine,
ta main sur ma joue,
te dire enfonce ton âme là
en te montrant mon poumon droit.
C'est une femme qui parle à ma bouche,
avec des sentiments d'autres temps.
Vois: elle n'est d'ici que par erreur.
C'est la mère de toutes les mères
qui n'a pas encore enfanté.
Enfanter comme
inventer: les enfants
en rang dans la cour
tirent des balles à blanc
sur la peur de n'être jamais
à la hauteur, car on leur demande
l'impossible sans échelle
ni échasse ni béquille.
Et ils se cassent tous la gueule
les uns après les autres – vingt ans –,
cherchant des yeux, cherchant des bras,
les leurs parfois, pour ceux qui n'en ont pas.
Pleurent les enfants,
les nerfs tiraillent.
Heureusement l'alcool, les clans,
l'illusion du bercail.